Décolonisons les écoles d'art
«J'aime pas l'écriture inclusive»
*BINGO GGGO*

Le bingo comme stratégie de défense

Dans les milieux militants, le Bingo est utilisé comme une stratégie de défense collective (par exemple les bingos « Pas raciste1 » et « Pas sexiste2 »). Ce support graphique en forme de grille, inspiré du célèbre jeu du Bingo, sert à lister des phrases systémiques racistes, sexistes, transphobes, homophobes, grossophobes, validistes, etc. qui constituent de véritables agressions pour la personne qui les reçoit. Il s'agit ensuite d'utiliser ces bingos dans un contexte hostile (repas de famille avec tonton raciste, réunion de travail avec patron transphobe, etc.) et d'être en mesure de répertorier les phrases systémiques prononcées par des tiers. Les bingos servent ainsi à mettre en exergue des propos problématiques bien souvent intégrés ou internalisés comme banals.

Ces attaques systémiques s'infiltrent insidieusement dans le langage et sont diffusées, parfois même involontairement, par les personnes n'ayant pas encore entamé un processus de déconstruction de leurs privilèges. Ces attaques prennent la forme de phrases récurrentes provenant pourtant d’interlocteur·ices différent·es et qui peuvent parfois nous laisser sans voix.

Le bingo permet d'entamer une discussion avec la personne qui tient ces propos, et peut-être commencer à la déconstruire. Mais cela peut également rester un outil de soutien lorsque l'on a des allié·es3 dans une situation hostile. Il suffit de dire à voix haute « Bingo ! » ou de claquer des doigts lorsque que l'on entend une phrase systémique pour signifier aux allié·es qu'un propos est problématique et ainsi créer des réseaux souterrains de soutien ou de réponse face à ces agressions.

Le Bingo comme outil pédagogique

Le groupe de travail Langage as a Virus du programme Teaching To Transgress Toolbox4 s'est emparé de cet outil pour créer deux bingos comme outil de lutte et stratégie de défense :


* le bingo Décolonisons les écoles d'art sur les phrases racistes systémiques régulièrement prononcées en écoles d'art lors de jury, cours, etc.
(cf. Décolonisons les arts).
Ces propos, principalement donnés par des personnes blanches n'ayant pas déconstruit leur curriculum, provoquent des discriminations systémiques vis-à-vis de personnes non-blanches encore minoritaires en écoles d'art.

* le bingo « J'aime pas l'écriture inclusive » dédié aux phrases systémiques contrant l'écriture inclusive, la typographie non-binaire et le language gender fucker.
Alors que la langue française est particulièrement accordée au masculin neutre hégémonique, l'écriture inclusive, la typographie non-binaire et le langage gender fucker sont des alternatives souvent critiquées, censurées, voire interdites.

Que ce soit sur les réseaux ou In Real Life, avoir de la répartie est une compétence qui semble indispensable pour survivre à l'hostilité du monde. Il est très souvent fastidieux de se lancer dans de grandes et longues explications pédagogiques lorsque des phrases systémiques sont prononcées, sans supports ou référentiels à portée de main. Nos bingos peuvent être une aide ludique, un outil, qui apporte des réponses courtes, incisives au second degré ou plus pédagogiques à celle·ux qui en ont besoin. Ces deux niveaux de réponses sont des contres-arguments efficaces et construits afin de sensibiliser et d’apprendre. Bien entendu, faut-il encore que l'interlocuteur·ice soit réceptif·ve.

Toutes les attaques n'ont pas pu être déconstruitent dans ces deux bingos, nous vous invitons à poursuivre ! À vos bingos !

Comment réaliser votre propre bingo ?

Repérez des propos systémiques problématiques qui sont répétées régulièrement.

Répertoriez-les sur une grille.

Pour chacune des phrases, tentez de trouver une réponse qui peut être fun avec de la répartie (réponse incisive).

Si vous le pouvez, pensez à construire une réponse plus approfondie qui vous permettra d'avoir une vraie conversation avec les personnes qui en valent la peine (réponse pédagogique).

Mettez tout cela en forme dans une grille et diffusez le document à vos allié·es !

Ça y est vous êtes prêt·es pour le prochain repas de famille ou la prochaine réunion au boulot où les propos racistes, sexistes, transphobes, homophobes, grossophobes, validistes, etc., sont malheureusement encore bien trop souvent entendus.

Grâce à votre bingo en poche, vous êtes prêt·es à dégainer vos réponses.

L'histoire de nos bingos

Tout commence en 2019, lors d’un workshop à Chalon, Elsa Abderhamani présente pour la première fois le bingo « Pas raciste » à Chloé Elvezi et ReussMaureen Leprêtre. Arrivant telle une fabuleuse armure, ce bingo permet de se protéger, dans des moments de regroupements sociaux où les propos discriminants arrivent sur vous tels des shurikens rouillés.

Quelques mois plus tard le programme Teaching To Transgress Toolbox commence avec un premier workshop à Bruxelles en janvier 2020. Tiphaine Kazi-Tani et Camille·Circlude·Caroline·Dath interviennent dans un atelier, Language as a Virus, dont nous avons conservé le nom pour notre groupe de travail. Durant cet atelier nous avons réalisé un exercice de mashup/déconstruction. Nous avons apprivoisé cette méthode qui permet une multiplicité d’expérimentations textuelles comme l’analyse critique d’un texte, l’écriture collective, l’extraction d’informations précises.

Au cours des nombreuses véunions (réunions en visio), Language as a Virus aborde des questionnements autour du langage, de l’écriture inclusive et des formes non-binaires écrites et orales dans la mouvance de la collective Bye Bye Binary4. Nous discutons de cette évolution linguistique, et essayons de trouver des méthodes et outils pour véhiculer et transmettre nos réflexions sur le sujet.

Un des objectifs, assumés comme tel, du programme TTTToolbox était de créer des outils pédagogiques disséminables à d'autres (enseignant·es, étudiant·es, personnels administratifs, …) pour permettre la déconstruction des stéréotypes de genre, classe, race, validiste, … présents dans la pédagogie en écoles d'art.
De nombreuses idées sont évoquées, comme la création de podcasts, de vidéos, de tutos, de réécriture etc. Parmi celles-ci, le bingo. Cet outil nous semble intéressant à plusieurs titres, mais semblait aussi avoir des faiblesses, comme celle, par exemple, de ne lister que les attaques sans proposer de réponses.
Deux ans après notre première rencontre avec les bingos « Pas raciste » et « Pas sexiste », dans le cadre de la semaine de rencontres Pédagogie Critiques en Écoles d’Art6 (organisée par La Villa Arson, en décembre 2020) le groupe Language as a Virus, rejoint par Enzo Le Garrec, propose un atelier d’écriture collective, autour de deux nouveaux bingos, qui trouvent une matérialité aujourd’hui après plusieurs mois de travail.


1. Bingo « Pas raciste »

2. Bingo « Pas sexiste »

3. 11 conseils pour être un·e bon·ne allié·e, par LALLAB.
Article coécrit par Lysandra, Sarah Zouak et Justine Devillaine
(consulté le 3 juin 2021)

4. TTToolbox: Teaching To Transgress Toolbox
Boîte à outils : Enseigner à trangresser (Le titre est inspiré du livre de Bell Hooks Teaching to Transgress : Education as the Practice of Freedom. Apprendre à transgresser : L'éducation comme pratique de la liberté) est un programme collectif de recherche et d'étude sans crédit sur la pédagogie critique utilisant des outils artistiques basés sur l'apprentissage par les pairs et la recherche collective. L'ensemble du projet se déroule sur deux ans (2019-2021). Le programme d'étude proprement dit est structuré en quatre ateliers d'une semaine au cours de l'année 2020 et est développé de manière transnationale par trois écoles d'art européennes, erg à Bruxelles, HDK/Valand à Göteborg et ISBA à Besançon. Il est financé par une subvention de partenariat stratégique Erasmus+.

5. La collective Bye Bye Binary est une expérimentation pédagogique, une communauté, un atelier de création typo.graphique variable, un réseau, une alliance.

6. Rencontres et ateliers : les pédagogies critiques en écoles d’art, 1 au 3 Décembre 2020, Villa Arson, Nice.



**Le terme « personnes blanc·hes » désigne sociologiquement des personnes privilégié·es ne subissant pas de discriminations raciales ou d'assignations en lien avec des origines supposées ou une couleur de peau. À l’inverse le terme « non blanc·hes » (toujours sociologique) désigne toutes les personnes subissant des discriminations ou assignations en lien avec des origines supposées ou une couleur de peau. Ces deux termes proviennent des études Décoloniales, des théories intersectionnelles et des milieux militants.

*L'astérisque est utilisée à la fin de « personne trans* » par les milieux militants transféminsites et TPBG (trans, pédé, bi, gouine) comme marque permettant ou non d'accueillir n'importe quels suffixes.


Ressources


Télécharge ici et imprime les Bingos:
Décolonisons les écoles d'arts «J'aime pas l'écriture inclusive»
Français, Format A4, noir et blanc


Bibliographie


ALPHERATZ.
Grammaire du français inclusif, Châteauroux, France, éditions Vent Solars, 2018.

AVOGADRO, Mathilde et CONNOR, Élise.
« GOOD 4 A GIRL - Questionnaire », Show, [Revue], n°2, Cergy, France, 2020.

COMBAHEE RIVER COLLECTIVE.
« The Combahee River Collective Statement », in Zillah Eisenstein (dir.), Capitalist Patriarchy and the Case for Socialist Feminism, New York, Monthly Review Press, 1979.

CRENSHAW, Kimberlé.
Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory, and Antiracist Politics, University of Chicago Legal Forum, 1989.

DELAUME, Chloé.
Écriture inclusive : « En français, la langue reste attachée au phallus »,
[En ligne], Bibliobs. Disponible sur BibliObs (consulté le 29 avril 2021).

DELAUME, Chloé.
Mes bien chères sœurs, Paris, France, éditions Seuil, 2019.

KLEIN, Étienne.
« La conscience ou l’art de se faire un film », La conversation scientifique, [Podcast], France Culture, 2020.

LICKO, Zuzana.
« Citizen », Emigre, [Magazine], n°15, Californie, États-Unis, 1990.

RABATEL, Alain et ROSIER, Laurence (dir.).
« Les défis de l’écriture inclusive », Le discours et la langue, n°11, Paris, France, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2019.

UNGER, Gerard.
Pendant la lecture, trad. du néerlandais par André Verkeren, Paris, France, éditions B42, 2015.

VIENNOT, Éliane.
Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, Donnemarie-Dontilly, France, Éditions iXe, 2014.

VIENNOT, Éliane.
Le langage inclusif : pourquoi, comment. Petit précis historique et pratique. Donnemarie-Dontilly, France, édition iXe, 2018.

VÉRON Laélia. « Du vent dans les synapses », Le français, une langue bien vivante, [Podcast], France Inter, 20 juin 2020.
[En ligne], Disponible sur France Inter (consulté le 29 mai 2021).


Crédits


Ont participé de près ou de loin à la confection de ces Bingo's :


Elsa Abderhamani, Nino André, Céline Chazalviel, Camille·Circlude·Caroline·Dath, Solène Collin, Chloé Elvezi, Enzo Le Garrec, Reuss Maureen Leprêtre, Martha Salimbeni, Chloé Stevenoot, Daphné Targotay


Fontes

— Baskervvol BBB

  • > [John Baskerville, Birmingham, c. 1750.]
  • > Claude Jacob, Strasbourg, 1784.
  • > ANRT (Alexis Faudot, Rémi Forte, Morgane Pierson, Rafael Ribas, Tanguy Vanlaeys, Rosalie Wagner), Nancy, 2017-2018.
  • >️ Baskervvol BBB (Julie Colas, Caroline Dath, Louis Garrido, Ludi Loiseau, Édouard Nazé, Marouchka Payen, Mathilde Quentin, Enzo Le Garrec), Bruxelles 2018-2021. Ajout de glyphes non-binaires.

  • — DINdong, Clara Sambot, 2020

  • >DINdong est une reprise crapuleuse de la DIN 1451 fette Breitschrift – d’après le dessin de Peter Wiegel. Elle est construite sur une réutilisation renversée des tracés normés de DIN.

  • — VG5001, Justin Bihan